Acte I : De perdu à retrouver
- didierpeyrissat
- 27 juil.
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 août
J'ai rencontré Laurent à la fin de mes études, au moment du passage à la vie active. Ce moment où l'on commence à construire la vie que l'on souhaite, à plus ou moins longue échéance.
Plus âgé que moi, mieux installé aussi, je suis entré dans sa vie. J'ai chaussé ses chaussures.
Ce n'était certainement pas la bonne pointure, mais elles étaient, sous bien des aspects, confortables.
Cette transition avait le goût de l'adaptabilité. Je me suis adapté à lui, à sa façon de vivre, à sa manière de concevoir la vie, le couple et l'avenir.
Peu à peu, je me suis enfermé dans une existence qui n'était pas la mienne. Au fil des années, j'ai rogné tellement de parts de moi qu'à un moment, je ne savais plus vraiment qui j'étais.
Après avoir touché le fond, des mains tendues sont venues à ma rencontre. Et puis il y avait cette force, silencieuse, qui ne m'avait jamais quitté. Alors, morceau par morceau, j'ai cherché les fragments de moi-même et je les ai recollés. Avec patience, avec détermination, sans savoir exactement où ce chemin me mènerait, j'ai simplement entrepris le voyage vers moi.
Ma relation avec Laurent en a été le catalyseur. Sa manière de me percevoir comme toujours inachevé, jamais tout à fait accompli, a nourri chez moi une remise en question permanente. Cette remise en question est devenue un état intérieur presque permanent, dans un être qui, lui, était en mouvement.
Au fil des années, comme un homme tombé à terre qui réapprend l'équilibre, quelque chose s'est ancré en moi.
J'ai grandi.
Et, en grandissant, l'emprise que Laurent exerçait sur moi diminuait.
Avec le recul, je me rends compte que j'ai aimé cette période. Elle a été souffrante, profondément, mais je la vois aujourd'hui comme une souffrance nécessaire à mon apprentissage.
Malgré tout cela, il est resté à mes côtés.
Et moi aux siens.
Il y avait là une forme d'équilibre. Deux unijambistes qui s'appuient l'un sur l'autre pour avancer. Je crois que nous étions ce genre de couple. Comme beaucoup. Des couples qui vivent autant d'apparences que d'amour souffrant, mais dont cette souffrance devient parfois le moteur d'une évolution.
J'ai énormément grandi à ses côtés.
Comme un schéma qui se répète, la croissance amène un jour le désir de transmettre. Puis celui de devenir parent.
Nous nous sommes mariés. Non pas par amour, mais parce que nous partagions une volonté commune : celle de fonder une famille.
Avec cet engagement est aussi venue une forme de résignation. L'insatisfaction de cet amour souffrant devenait de plus en plus difficile à ignorer.
Alors, tous les deux, nous avons exploré des relations plus légères. Comme une soupape. Une manière de rester reliés à une vérité plus grande : cet amour n'était pas le seul possible. Je pouvais être désiré tel que j'étais, sans avoir à changer, sans avoir à devenir quelqu'un d'autre.
Puis Théo est arrivé dans nos vies.
Un petit être de quelques centimètres qui a réveillé en nous un amour d'une profondeur que nous ne soupçonnions pas.
Le contraste avec notre propre relation nous a frappés en plein visage.
Comme une gifle.
Nous nous sommes peu à peu détournés l'un de l'autre. Il devenait impossible de continuer à faire semblant.
Alors, sans même nous en rendre compte, nous avons fait de ce petit garçon le centre de notre vie.
Le centre de notre couple.
Le trait d'union entre nous.
Désormais, nous ne nous retrouvions plus dans notre amour, mais dans notre parentalité. Une parentalité qui, peu à peu, est devenue le terrain d'une rivalité inconsciente.
Les années ont continué de passer.
Elles passent toujours plus vite lorsqu'un enfant grandit.
Pendant ce temps-là, cet amour immense que je ressentais pour mon fils est devenu une flamme capable de consumer les chaînes qui me retenaient encore.
J'ai alors osé sortir de mon interminable introspection pour me confronter à la vie.
J'ai quitté mon travail.
Je me suis installé comme thérapeute.
Et, presque naturellement, nous avons continué à nous éloigner.
Nous ne partagions plus la même chambre.
Nous ne portions plus les mêmes valeurs.
Je continuais d'aimer Laurent pour le père qu'il était.
Mais plus pour l'homme qu'il était devenu à mes yeux.
Nous nous séparons. Je prends un appartement.
La distanciation avec ce schéma installé grossit comme une boule de neige qui dévale une montagne. La case solitude devient un moyen de ressentir le manque, le vrai, mais aussi les peurs et les inconforts.
Laurent rencontre Jérôme, un garçon qui découvre sa sexualité. Un garçon qui, à bien des égards, ressemble à celui que j'étais. Un garçon qui l'admire tel qu'il est, chose que je ne suis plus capable de faire depuis déjà plusieurs années, au prix de cet amour souffrant.
Par les circonstances du calendrier, la seconde demande d'adoption que nous avions déposée après l'arrivée de Théo arrive à son échéance en septembre. Nous sommes déjà à l'été précédent, toujours séparés, organisés autour de notre parentalité.
Cette période est riche d'échanges entre lui et moi. Des échanges quotidiens sur notre histoire, sur nos vérités, mais aussi sur ce que nous sommes devenus sous le regard de l'autre et sur la direction que nous voulons prendre. La question de notre avenir est centrale. L'amour est toujours là. Notre histoire aussi. Notre famille également.
Nous avons réussi tellement de choses ensemble que je crois encore possible, si la volonté est commune, de réussir cette transition entre un amour souffrant et une autre forme d'amour que je ne saurais réellement définir.
En août, il accepte de réessayer.
Il est vrai que la communication est meilleure. Le respect des besoins et des envies de l'autre ne se dissimule plus. Pourtant, il demeure une forme de distance fonctionnelle, un relais humain centré sur la parentalité.
Très vite, sans réellement pouvoir le comprendre à l'époque, je sens que ce retour n'est pas animé de la même volonté de part et d'autre. J'accepte l'idée que les choses ont peut-être simplement besoin de temps...
Un temps qui ne nous sera jamais donné.
Car en septembre, Milo nous est proposé.
Un cadeau inattendu de la Vie, ai-je cru. Un signe que nous sommes au bon endroit. Mes inquiétudes s'estompent et je fais taire cette voix intérieure qui me crie pourtant de rester prudent.
L'arrivée d'un enfant dans un délai si court sonne comme un plan d'urgence. Et, comme dans tout plan d'urgence, chacun s'affaire à sa liste de tâches.
Autrement dit, dans l'agitation de l'action, les choses sont glissées sous le tapis.
Mais cette séparation a ancré en moi quelque chose qui ne peut plus m'être enlevé.
J'ai défini ici mes valeurs.
Dans l'immuabilité comme dans l'impermanence des choses, elles sont devenues le phare qui guide mes pas et mes réponses à la Vie.
On dit que l'arrivée d'un second enfant vient faire exploser une structure familiale. Comme si, dans un système composé de plusieurs aimants, l'ajout d'une nouvelle polarité réorganisait automatiquement la place de chacun.
En effet.
C'est bien ce qu'il se passe.
La triangulaire centrée sur Théo devient un système qui cherche naturellement à se reproduire autour de Milo.
Mais il devient impossible de tenir toutes les positions sans en délaisser une.
C'est ici que les difficultés prennent place.
Ce tsunami que j'avais vécu à l'arrivée de Théo, Laurent le vit à son tour.
Mais il n'est pas moi.
Et je ne suis pas lui.
Il y répondra avec ses propres solutions.
La fuite.
Il m'impose une garde alternée un jour sur deux pour Milo, alors qu'il devait arrêter de travailler pour s'en occuper, comme je l'avais fait pour Théo.
Et avec ce fonctionnement naissent toutes les dérives.
Les schémas du passé reprennent leur place.
Pour rendre cette fuite légitime, elle doit s'appuyer sur une souffrance.
Je dois l'incarner pour lui.
Alors tout ce que je suis redevient le problème.
Tout ce que je fais devient le prétexte.
Et tout ce que je tais devient la conséquence.
Non.
Je refuse.
Je refuse de reprendre le rôle de ce Didier que j'ai mis tant d'années à sauver.
Qu'à cela ne tienne.
Le protagoniste n'a pas besoin de mon accord.
Comme un marionnettiste fait parler sa poupée de chiffon, le narratif s'installe, les situations se créent, la dynamique est en marche.
Il retourne vers Jérôme.
Je deviens la personne à abattre.
Littéralement.
Menaces, intimidations, injonctions, insultes...
Tous les moyens semblent bons pour me pousser vers la sortie.
Mais l'adoption étant toujours en cours d'instruction, nous ne pouvons rien changer à notre situation.
Les visites régulières de l'assistante sociale deviennent alors le seul théâtre où j'accepte, pour mon fils, de jouer l'illusion de cette unité autour de cet enfant.
Elles deviennent aussi une forme de prison invisible.
Il utilise tous les leviers qui avaient fonctionné par le passé pour me soumettre à sa volonté.
Mais cette force en moi est désormais trop vivante.
Je reste droit.
Je reste aligné.
Et surtout, je reste lucide.
Nous sommes entrés dans une partie d'échecs.
Il veut que je parte.
Que je laisse tout derrière moi.
Et ce « tout » n'est pas matériel.
Alors des limites sont franchies.
Les enfants sont utilisés.
Il cherche tous les moyens de m'atteindre.
Jusqu'à la violence.
Je me rappellerai toujours cet entretien avec la policière qui a recueilli ma main courante, à défaut de ma plainte, laquelle aurait eu un impact irréversible sur le processus d'adoption.
Ses mots furent les suivants :
« Mon cher Monsieur, savez-vous qu'on pourrait vous reprocher de ne pas avoir protégé vos enfants dans cette histoire ? De n'avoir rien fait par peur de perdre cet enfant ? »
Comme la révélation du plus grand secret de l'univers, chacun de ses mots m'a fissuré et m'a ramené face à ma responsabilité de parent.
Celle que ce jeu de dupes avait reléguée au rang de dommage collatéral.
J'ai laissé mûrir cette responsabilité.
Puis j'ai agi en parent responsable.
J'ai accepté que nous avions accueilli cet enfant dans des conditions qui ne respectaient plus mes valeurs, et peut-être pas son histoire.
J'ai accepté que, peut-être, il serait mieux dans l'une des nombreuses familles qui attendent désespérément de pouvoir aimer et élever un enfant.
J'ai accepté de l'aimer toute ma vie sans le posséder.
J'ai écrit cette histoire, celle que je dépose aujourd'hui auprès du service de l'adoption.
Nous sommes déjà au mois d'août.
Et le comportement de Laurent me confirme, à chaque rencontre, que cette démarche était juste.
La violence physique n'ayant pas suffi, il atteint désormais Théo devant moi pour provoquer une réaction.
Pour me pousser à agir contre lui.
Il prend Théo à partie, lui explique que je ne suis pas une bonne personne, que les prochaines vacances se feront sans moi, ou encore que je ne l'aime pas parce que je ne pense qu'à moi.
Un enfant de sept ans.
Particulièrement sensible.
Lui-même issu d'un processus d'adoption.
Je suis sidéré.
Qui est cette personne avec qui j'ai partagé seize années de ma vie ?
Une semaine passe.
L'écho de ma démarche auprès des services sociaux résonne comme le pas qu'il me croyait incapable de franchir.
Il devient aussi, pour lui, l'occasion de me présenter comme celui qui, par désespoir, détruirait une famille.
Je deviens finalement la véritable source de sa souffrance.
Tout s'arrête.
Plus besoin de me pousser à la faute.
Plus besoin de m'attribuer la responsabilité de ses paroles ou de ses actes.
Je deviens celui qui a détruit notre famille.
Celui par qui Milo risque de nous être retiré.
Paradoxalement, tout s'apaise.
Les mots redeviennent mesurés.
Les actes contenus.
Les services sociaux entrent en scène dans ce théâtre.
Bienvenue dans l'acte II.


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