Acte II : La sortie par la grande porte
- didierpeyrissat
- 1 août
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 10 août
Je me suis longtemps interrogé sur la finalité de cette démarche : poser par écrit, aujourd'hui, quelque chose qui, au fond, ne demande qu'à être oublié.
Un témoignage, oui.
Donner un sens à ce que chacun de nous traverse dans sa vie, certainement.
Au regard de certains éléments que je déposerai plus loin dans cette histoire, j'ai hésité à poursuivre. J'ai hésité à laisser comme héritage un déchirement familial, une histoire qui pourrait un jour être lue par nos enfants, pour qui l'amour qu'ils nous portent n'a pas de récit. Il se résume simplement à un amour authentique.
Et si cette histoire était, malgré tout, une histoire d'amour ?
Une histoire simple et authentique.
Et si tout ce que nous traversons était écrit quelque part, serions-nous alors autre chose que des acteurs dans notre propre peau ?
Cela résumerait-il ce que nous sommes ?
Ou simplement le rôle que l'histoire nous demande de jouer ?
Revenons à ce point de bascule.
Au mois d'août de l'année dernière.
En révélant la vérité sur notre situation, les services de l'adoption ont ouvert une information préoccupante.
Ils ont simplement utilisé les outils dont ils disposaient, car notre cas est inédit en France : une séparation en pleine procédure d'adoption.
Non pas que tous les couples vivent sereinement cette période, mais la plupart restent ensemble jusqu'à la finalisation.
Ce ne fut pas possible pour nous.
Pas sans nous détruire l'un l'autre.
Et surtout, pas sans détruire les enfants.
Cette décision ne m'a jamais fait douter.
À aucun moment je n'ai regretté d'avoir dit la vérité.
Non pas parce que j'avais une confiance absolue en moi, mais parce que cette action a été l'élan qui a amorcé de profonds changements dans ma vie.
Comme un jeu de dominos dont cet acte de foi aurait été la première pièce.
Le premier pas.
Ma vie s'élance alors presque sans effort.
Le travail vient à moi.
Au bon moment.
Avec le bon salaire.
Celui qui me permet de payer toutes mes factures, sans excès mais sans inquiétude.
Avec ce poste vient aussi la souplesse de mon jeune responsable, profondément humain, qui accepte d'aménager mon temps de travail autour de mes contraintes familiales.
Pendant près d'un an, cette souplesse rendra possibles les rendez-vous sociaux, juridiques et administratifs qui rythmeront désormais chacune de mes semaines.
Dans ma recherche de logement, la première maison que je visite est la bonne.
Ma rencontre avec cette agente immobilière marquera également cette période.
Elle fera tout ce qui est en son pouvoir pour que je puisse obtenir ce logement, comme si, là encore, les choses se mettaient naturellement en place.
Les bases matérielles de cette nouvelle vie sont désormais là.
Il ne reste plus qu'à attendre quelques semaines.
La guerre ouverte prend alors les allures d'une guerre froide.
Laurent ignore encore les informations que j'ai transmises aux services de l'adoption.
Il sait cependant que je possède des enregistrements audio et vidéo qui pourraient le mettre en difficulté.
Il observe alors chacun de mes faits et gestes afin de construire son propre récit, en attendant la convocation devant le prochain conseil de famille.
Ce conseil sera précédé d'une enquête pour information préoccupante.
Trois ou quatre rendez-vous avec deux assistantes sociales habituées à explorer l'histoire des familles et à identifier leurs difficultés.
Nous nous présenterons à cette enquête avec deux récits diamétralement opposés.
La stratégie de Laurent est simple : reprendre les mêmes faits que moi, mais en inversant les rôles.
Je deviendrais son bourreau.
Il deviendrait la victime.
J'imagine qu'il est plus facile de construire un récit à partir de faits réels, même lorsqu'on les met soi-même en scène, que de bâtir une histoire entièrement fondée sur un mensonge.
À force, on finirait par en perdre le fil.
Et Laurent oublie généralement les films dès le générique de fin.
Mon départ se prépare.
Et, là encore, je n'ai presque rien à faire.
Mes cartons sont soigneusement préparés par mon mari et son compagnon.
Le camion est déjà stationné dans l'allée, chargé dans le sens du départ.
Je le récupérerai le jour de la remise des clés pour y installer les quelques affaires qui m'auront été laissées.
Je découvrirai alors le choix arbitraire de ce qui m'appartient encore après seize années de vie commune.
Étrangement, l'essentiel est là.
Comme un jeune étudiant qui quitte le domicile familial, je possède le nécessaire pour recommencer une vie que j'accepte désormais comme simple, très simple.
Le reste viendra plus tard.
À crédit.
Sans four, je découvre rapidement que je ne sais plus cuisiner.
Mes nouvelles amitiés jouent alors un rôle essentiel.
Charlotte, notamment, qui a vécu une situation proche de la mienne.
Elle me donne les conseils qui comptent.
Elle défriche un territoire juridique et humain que je ne connais pas.
Elle m'aide surtout à ne pas tomber dans le piège de l'opposition.
Je me souviens encore de cette phrase qu'elle m'a dite :
« Il faut que tu travailles avec elles. Plus vite tu adopteras cette posture, plus vite les actions nécessaires pour tes enfants pourront se mettre en place. »
Elle avait raison.
Mon retour dans le nucléaire se passe bien.
Je retrouve même une forme de satisfaction à exercer de nouveau un métier que je maîtrise parfaitement.
Et surtout, ma vie retrouve des proportions.
Nous sommes en septembre.
Je me sens bien chez moi.
Les services sociaux ont validé en urgence une alternance de garde pour Milo, pupille de l'État, et, par cohérence, pour Théo également.
Les menaces de garde exclusive s'éloignent.
Les intimidations destinées à me faire quitter la maison ou à me faire craindre pour mes droits parentaux disparaissent.
Je suis parti.
Par la grande porte.
En sécurisant les enfants.
Et en mettant fin à ces manipulations silencieuses.
Le conseil de famille, qui devra statuer sur le maintien de Milo dans notre famille, approche.
Je n'ai pas peur.
L'enquête sociale conclut à l'existence d'un conflit très important entre adultes, mais n'identifie aucun danger pour les enfants.
Elle souligne également le fort attachement qui unit Théo et Milo.
Il reste pourtant une difficulté.
Elle est juridique.
Notre agrément.
Élément indispensable à l'adoption plénière.
Il a été délivré à nos deux noms, pour un couple vivant sous le même toit.
Or, juridiquement, aucune jurisprudence n'existe pour une telle situation.
Le juge aux affaires familiales devra être saisi.
Chaque jour supplémentaire passé par Milo auprès de nous rendra une éventuelle séparation encore plus douloureuse.
Pour lui.
Comme pour nous.
Les enfants, dans cette transition, s'adaptent finalement mieux que nous.
Pour être honnête, nous avons simplement rendu visible une réalité qu'ils vivaient déjà depuis plusieurs mois : l'alternance des foyers, les tensions, les silences.
Je mets un point d'honneur à leur construire un nouvel espace.
Leur chambre.
Leur identité.
Leurs jouets.
Je fais tout mon possible pour qu'ils retrouvent rapidement leurs repères.
Il y a un parc et un skatepark qu'ils adorent.
Nous y passons des heures.
Et, au milieu de cette tempête, ces instants simples deviennent peu à peu notre nouveau quotidien.
L'acte III sera plus introspectif...


Commentaires