Acte III : L'audience
- didierpeyrissat
- 10 août
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Je vais être honnête : je n'ai pas envie d'écrire ces mots comme j'ai pu écrire les précédents.
Avant même de les poser, je me sens mis à nu et vulnérable.
C'est un peu l'état dans lequel je me sens depuis quelques jours.
J'ai toujours trouvé cela facile d'écrire. Quand j'en parle autour de moi, certains écrivent en pesant chaque mot. D'autres écrivent comme une identité empruntée et mélangée à des centaines de livres qu'ils ont pu lire.
Ce n'est pas mon cas.
J'écris toujours en vivant intensément ce que j'écris. Je déroule simplement le fil de ma pensée, sans savoir exactement où il va me mener.
C'est à la fois intuitif et spontané, comme si l'écriture s'inscrivait dans l'instant présent.
Aurais-je déposé les mêmes mots hier ?Aurais-je suivi le même fil avant-hier ?Me serais-je présenté de la même façon demain ?
Je quittais le domicile familial après 16 ans de vie partagée.
Cela sonna d'abord comme une délivrance. Un profond soulagement. Un redémarrage en grande pompe.
La maison m'occupe par son ameublement et toutes les peintures à y refaire. Je profite des semaines sans les enfants pour faire cela.
Je construis mon nid douillet.
Je m'y sens bien.
Le travail me permet de recréer du lien. Du lien que j'ai connu, mais également du lien nouveau. Une forme de légèreté sur toile de fond de dynamisme de groupe.
Les choses s'installent de façon très simple et fluide, même mon organisation nécessaire pour satisfaire les nombreux rendez-vous pour Milo.
Je reviens sur des sujets que je maîtrise, qui ne me passionnent plus vraiment, mais que je connais.
Comme un vieil ordinateur qu'on redémarre, je rouvre de vieux fichiers. Je redécouvre ce métier.
Ce n'est pas passionnant, mais c'est facile.
Finalement, ce boulot sera un point de repère fixe dans toute cette agitation nouvelle et incertaine de ma vie.
Très vite, par la direction que prend le service de l'adoption, on sent que leur volonté n'est pas de retirer l'enfant. Sinon, ils l'auraient fait immédiatement et sans appel.
Je pense que notre posture les a mis dans un embarras dont ils se seraient bien passés. Ce que je conçois : ce n'est pas leur métier de se mêler de cela.
Avec Laurent, autre chose s'installe rapidement.
L'étape suivante.
Celle du jugement qui viendra après cette traversée.
Alors tout est bon pour constituer un dossier. Les mails fusent, présentant l'histoire, la présence, l'absence, les manquements. Tout est fait pour me présenter comme pas assez ou comme trop. Jamais de façon directe, mais toujours derrière cette phrase qui revient systématiquement :
« Dans l'intérêt des enfants… »
Mise à toutes les sauces.
De grands débats théologiques plombent la fluidité d'une parentalité installée depuis déjà sept ans.
Du parent « normal », il devient le père omniprésent, sur tous les fronts.
Je pense, avec honnêteté, avoir par moments essayé de faire pareil. Mais la réalité de ma situation m'a vite rattrapé : seul, sans famille à proximité, avec un boulot à temps plein et deux enfants une semaine sur deux…
Je ne pouvais pas être un père de série B.
J'ai fait de mon mieux et je crois que c'est déjà beaucoup.
Je suis donc resté un parent « normal ».
Ce statu quo, dans lequel lui et moi ne pouvons agir librement, nous oblige à suivre les directives et les recommandations des assistantes sociales. Nous nous plions aux rendez-vous, à la médiation familiale.
Tout ce système force quelque chose.
Comme deux enfants qui viennent de se bagarrer et à qui l'on demande, sans vraiment leur laisser le choix, de parler, de prendre du recul et de cheminer avec bienveillance pour reconstruire.
Les enfants s'exécutent pour sortir de cette situation qui les met mal à l'aise, mais les mots sont forcés et ne reflètent en rien un véritable cheminement.
Reconstruire sur un champ de ruines demande du temps.
Un temps qui ne nous est pas donné…
Mais en effet, ce temps est précieux.
Car les enfants, eux, sont au milieu de tout cela.
La tension frontale a glissé vers une tension qui ne s'exprime plus vraiment par les actions amères de l'année passée mais qui, pour autant, est toujours bien présente.
On dit que les enfants sont des éponges.
L'absence de mots ou d'actes les place malgré tout en réceptacle.
Les assistantes sociales ont raison sur cet aspect-là.
Nous devons regagner le terrain de la coparentalité le plus rapidement possible.
« Dans l'intérêt des enfants. »
Cette période de ma vie ressemble à une cour de tribunal.
À gauche, Laurent. Sa stratégie, ses mensonges, sa posture. Et derrière lui, toute sa famille et nos amis de seize ans.
Au milieu, nos enfants, qui assistent à la scène et au débat.
À droite, moi.
Et c'est tout.
Une poignée de personnes pour me soutenir.
Nos vies sont étalées. « Nos erreurs » sont pointées du doigt, enchevêtrées dans une histoire qui leur donne une couleur.
Les mots se murmurent dans l'assistance. Je ne peux pas les entendre, mais leur énergie est jugeante et blessante.
Qu'ai-je fait pour mériter cela ?
À cette question, j'ai simplement fini par accepter que ce que pensent ou croient de moi des gens qui m'ont connu ne parle peut-être pas de moi.
Je vous renvoie à l'article sur les lunettes
Dans la vraie vie, cela se retranscrivait par une volonté de me montrer fort, sur tous les fronts.
Je répondais aux mails en prenant la distance nécessaire pour nous deux, car le moindre faux pas serait l'occasion d'un tour de manège supplémentaire.
Je n'ai pas livré les pièces audio et vidéo aux services de l'adoption, pour ne pas plonger le débat dans ce qu'il avait pu faire, mais pour le laisser sur ce que nous ferions.
Chaque jour, je m'ancrais dans mes valeurs.
Je pleurais pour évacuer ce que cette posture me demandait de sacrifier.
Je me demande encore comment j'ai fait pour ne pas m'écrouler.
Plus les mois passaient, plus la réalité que j'avais vécue pendant cette année disparaissait.
Je devais accepter que justice ne serait peut-être jamais faite. Que ma vérité ne serait peut-être jamais entendue.
J'ai compris qu'être reconnu comme victime ne changerait rien à l'histoire qui, elle, continuait de s'inscrire dans le présent.
Alors j'ai décidé d'arrêter de convaincre.
J'ai décidé que ce cycle bourreau-victime ne mènerait à rien de positif.
Et que la seule façon de l'arrêter était peut-être de le faire précisément au moment où nous pensions être la victime.
J'ai alors entamé mon deuil.
Le deuil de cette version de moi qui a vécu tout cela.
Le deuil de la version de moi qui est restée seize ans avec quelqu'un que j'avais fini par ne plus reconnaître.
Le deuil d'une vie que j'avais construite et que je dois aujourd'hui recommencer presque de zéro.
Aujourd'hui, le jugement est sur le point d'être rendu.
L'adoption touche à sa fin.
Il y a peu de chances pour qu'il puisse obtenir autre chose qu'une garde alternée.
Et pour l'aspect matériel, je ne sais pas ce que j'aurai.
Mais comme me l'a dit mon avocat :
« Vous êtes parti avec rien, donc vous ne pouvez que gagner. »
Le jugement des autres, lui, m'indiffère désormais au plus haut point.
Tellement que je suis parti à l'exploration du tantrisme, qui revêt tant de connotations que la plupart des gens n'y voient que de la sexualité.
Moi, j'y suis pour autre chose.
Pour faire grandir, certainement, cette part de foi qui me dit que l'on peut agir et accompagner sur d'autres terrains.
Que ce qui compte n'est pas l'image que les autres ont de toi, mais celle que tu as de toi-même.
Ce chemin m'ouvre à davantage d'amour pour moi.
Il m'amène aussi à quitter progressivement mon radeau de sauvetage qu'a été le nucléaire, mais qui ne me passionne plus.
Nous ne vivons pas forcément les choses au même rythme que la réalité qui se tisse devant nous.
Et une part de moi se sent encore dans ce tribunal.
Il n'y a plus personne.
Mais je suis encore assis sur mon banc.
Un moment de flottement où mille pensées, mille peurs me traversent.
Car lorsque je me remettrai sur mes jambes et que je prendrai la direction de la sortie, chaque pas laissera derrière moi les empreintes du passé.
De cette histoire que je grave une dernière fois sur un coin de la table de l'accusé.
Puis je me lèverai.
Et quand je sortirai dehors, une nouvelle vie m'attendra.
Je crois que je suis prêt.


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