L'indifférence
Avec le temps, je me rends compte que je suis déconnecté d'une certaine réalité. Celle du quotidien de la plupart des gens.
Je suis rarement au fait de l'actualité, même si quelques informations finissent toujours par filtrer au travers des réseaux sociaux.
En 2020, avec le COVID, j'ai fait le choix de ne plus regarder les journaux télévisés. À mes yeux, ils véhiculent toujours le même message : la peur.
Sous toutes ses formes.
La peur de l'autre.
La peur de vivre.
La peur de manquer.
La peur de perdre.
La peur de mourir.
La peur.
Dans mon cheminement, retirer cette source inépuisable de négativité a eu sur moi le même effet que de reprendre une alimentation saine. J'ai commencé à m'intéresser davantage à ce qui m'entoure qu'aux drames du bout du monde.
Finalement, à force d'être confrontés au pire, nous devenons moins sensibles aux petites souffrances de ceux qui nous entourent. Après tout, il y a toujours pire ailleurs.
L'empathie s'efface.
Elle laisse progressivement place au jugement, souvent teinté d'incompréhension.
Paradoxalement, en coupant avec cette actualité permanente, je me suis senti plus proche des personnes que je croise au quotidien.
Et pourtant, je reste toujours stupéfait par les paradoxes de notre société.
Nous consacrons notre vie entière à courir après un bout de papier auquel nous donnons une valeur immense, alors qu'en lui-même, il n'en possède aucune.
Je ne nierai pas en avoir fait autant.
Je continue d'ailleurs à m'en acquitter chaque jour.
Mais je suis aussi forcé de constater que certains vivent une réalité bien différente.
Je pense notamment à ceux que nous croisons dans les rues.
Jour après jour, ils acceptent de se mettre symboliquement à nu, suscitant le rejet, parfois la pitié, pour quelques pièces oubliées au fond d'une poche.
J'étais à Aix-en-Provence ce soir avec mes enfants.
Une sortie estivale.
Profiter de la ville à la fraîcheur relative de la nuit.
Manger une glace.
Sortir, aussi, de ma propre bulle.
J'adore cette ville.
Je la trouve harmonieuse, propice à la quiétude et à la promenade.
Riche, certes.
Mais riche aussi de symboles autour de l'eau, de l'art et de la musique qui accompagne chacun de nos pas.
Nous sommes samedi.
Autour de la Rotonde, une exposition photographique en plein air célèbre le vivre-ensemble. De grands portraits montrent des groupes unis, joyeux, représentant différentes communautés, notamment LGBTQ+.
En remontant le cours Mirabeau, véritable Champs-Élysées provençal, nous croisons des touristes, des familles, des jeunes élégamment habillés qui semblent parfaitement appartenir au décor de cette carte postale.
Puis, parfois, au détour d'un arbre, une personne allongée sur un tapis de fortune.
Certaines restent silencieuses.
D'autres parlent seules.
Certaines semblent perdues dans l'alcool.
Je revois cette femme caressant son chien avec une tendresse infinie.
Je ravale mon émotion.
Je continue jusqu'au glacier.
Nous mangeons notre glace italienne sur fond de piano.
Comme si cette musique effaçait déjà la mémoire de cette rencontre.
Nous redescendons ensuite le marché nocturne.
Les enfants retrouvent un second souffle.
Ils courent dans toutes les directions.
Nous arrivons presque au dernier stand avant de quitter cette effervescence estivale.
Et là...
Adossé à un pilier.
Un homme.
Jeune.
Enfin... jeune est relatif.
Du haut de mes quarante ans, je me considère encore comme jeune.
Il n'a sans doute pas plus que moi.
Il ne cherche même pas à être vu.
Pas de casquette retournée.
Pas de carton.
Pas de récipient.
Je me fissure une seconde fois.
Je ne suis plus habitué à ressentir cette souffrance sur fond d'indifférence collective.
Je donne un billet de dix euros à Théo.
Je lui demande simplement d'aller le remettre à cet homme en le regardant dans les yeux.
Il s'exécute.
L'homme le remercie.
Je reste quelques mètres derrière.
Il ne m'a pas vu.
Et c'était très bien ainsi.
Non pas parce que je n'assumais pas mon geste.
Mais parce que je comprenais déjà qu'il ne s'agissait pas vraiment d'un geste pour lui.
C'était surtout une manière d'acheter ma conscience.
Et, pour lui, peut-être à peine un sandwich chez Paul.
Le sujet n'était pas là.
Moi qui brandis si souvent mes valeurs, je voulais lui parler.
Je voulais sincèrement comprendre.
J'aider.
Et finalement, j'avais fait comme tout le monde.
J'avais acheté ma conscience avec un billet.
Sur le chemin du retour, mon cœur et mon cerveau discutent.
À quoi bon quitter le mode survie pour entrer dans le mode vie, si c'est pour ne pas agir ?
Quelques heures plus tôt, une amie, après avoir lu l'un de mes textes, me disait que je montrais peut-être trop de moi sur mon site professionnel.
Puis, au fil de notre échange, elle a reconnu qu'elle cloisonnait peut-être davantage que moi.
Ma réponse a été spontanée.
Nous ne pouvons pas être une personne au travail et une autre dans notre vie.
Accompagner quelqu'un, ce n'est pas rester sur la berge en lui criant de traverser un pont suspendu.
C'est avancer jusqu'au milieu du pont.
Montrer que, humainement, nous sommes égaux.
Tendre un bras.
Marcher à côté.
Encourager chaque pas.
Écouter chaque peur.
Légitimer chaque crainte.
Et, lorsque c'est juste, s'appuyer sur nos propres expériences pour sentir ce que l'autre traverse.
Bref...
Je suis resté à trois mètres de cet homme.
Je lui ai lancé une cacahuète.
Puis je suis parti.
Alors comment aider réellement ?
Les idées fusent.
Puis se confrontent à la réalité.
Et finalement, je me suis dit que la simplicité était peut-être la meilleure réponse.
L'inviter à manger.
Partager un repas.
Parler.
Comprendre.
Peut-être aider.
Ou simplement être présent.
Une heure.
Deux heures.
Moi qui me plains parfois d'avoir une vie sociale plus pauvre depuis ma séparation, c'est peut-être là une occasion de joindre l'utile à l'agréable.
Je laisse encore mûrir cette idée.
Mais ma décision est prise.
Il ne reste plus qu'à faire le premier pas.
Je vous raconterai.




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